mercredi 24 février 2010

MUSÉE DU LOUVRE. L'ÉPURE DE L'ART AFRICAIN.

Paris 2010 ©FDM

22 février 2010 : visite du Louvre. "Promenade" serait plus juste. Car je passe de salle en salle, cherchant ce qui va accrocher mon regard. La lumière extérieure est magnifique. Cette lumière de plein hiver oscille entre l'orageux et le blanc pur. Elle nimbe les salles, les œuvres et jusqu'aux "passants" d'une aura…

Bien des œuvres ont défilé. Je me retrouve dans la salle consacrée à la statuaire romaine. Du marbre et du très lourd.

Tout à coup, loin du bruit, loin de la foule, près de la "Porte des Lions" : la salle consacrée aux arts de l'Afrique. Salle nue et presque vide. Peu de visiteurs. Et là, c'est le miracle de L'ÉPURE.

Je donnerais bien toute la statuaire romaine pour une seule de ces statues, totems, figures. Ronde ou filiforme, nue ou scarifiée.

Je m'arrête devant l'une de ces sculptures. Un corps de femme, filiforme. Une ligne. Un profil à peine incurvé. Et de face, ces deux seins, comme suspendus en apesanteur de part et d'autre d'un fil.

Les inventions de la statuaire africaine sont éblouissantes. Elles témoignent d'un exceptionnel raffinement, d'une grande intelligence formelle.

Silencieuse, spacieuse, cette salle est à la hauteur des œuvres qu'elle abrite. La transparence des vitrines de verre crée parfois des échos, multiplie les doubles, les reflets, les virtualités. Les sculptures respirent. Et nous aussi, qui les contemplons, respirons à nouveau.

lundi 22 février 2010

SERGE MALAUSSÉNA, LA PSYCHIATRIE ET LES ÉLECTROCHOCS.

12 février 2010. Colloque Singer Polignac. Table-ronde.
En fin d'après-midi, cette assertion du neveu d'Artaud :

"Artaud a été un électrochoc pour la psychiatrie
".

Mais non, mais, non, Monsieur Malausséna, c'est l'inverse !

C'est la psychiatrie qui a été -- et qui demeure -- UN (sic) électrochoc pour Artaud. La psychiatrie ne semble pas avoir appris grand chose du "cas" Antonin Artaud.

L'électro-convulsivothérapie est en pleine recrudescence ; elle se pratique aujourd'hui dans les lieux mêmes où Artaud fut interné. Sainte-Anne demeure un des hauts lieux où s'applique l'électrochoc. L'Hôpital psychiatrique Sainte-Marie de Rodez est lui-même accrédité à pratiquer l'électro-convulsivothérapie. Les médecins qui vous invitent pourraient vous le dire.

Et voici que vous, son neveu, détenteur comme vous ne cessez de le rappeler du "droit moral", aidez à faire d'Artaud le porte-étendard d'un processus d'art thérapie à base d'électrochocs !

Nous voici donc présentement avec sur les bras un Artaud qui (dixit Mme Grossman) se remet (merci les 58 et quelques chocs et comas) à une littérature de "qualité", toute une part de ses "autres" écrits (lesquels, grand dieu ?) relevant de la "quantité" et du pur délire.

On croit rêver devant cette ligne de démarcation introduite au cœur même du corpus et de l'œuvre de celui qui se revendiquait comme un "aliéné authentique" (sic). Où est l'aliéné ? Où est la littérature ? Où est l'authentique ?

Cher Monsieur, n'avez-vous pas quelquefois l'impression de vous roulez vous-même "dans la farine" ?

Rappelons, pour conclure, ce que le Dr Ferdière écrivait à Henri Thomas le 13 janvier 1945 :

"Votre lettre tombe particulièrement mal ; en effet je viens de commencer une nouvelle série d'électrochocs. Vous devez savoir que cette méthode de traitement lèse particulièrement la mémoire et c'est à ce moment qu'il est demandé à Artaud de préciser sa propre chronologie."

Cette mémoire perdue, Artaud ne la retrouvera jamais totalement.

FEUILLETON (7) : à suivre.

ANTONIN ARTAUD. LES ÉLECTROCHOCS DE VILLE-ÉVRARD. RÉÉCRITURE D'UNE "BIOGRAPHIE".

12 février 2010. Conférence du Dr Gassiot. Fondation Singer-Polignac.

Retour sur les erreurs et "lectures" revisitées de la "biographie" d'Artaud par le Docteur Gassiot. L'une d'elles m'a d'autant plus frappée qu'elle tend (depuis quelque temps) à se répéter et à se transformer en "déni" de l'histoire.

S'exprimant avec force, le Dr Gassiot déclare qu'à Ville-Évrard, le médecin avait "refusé" de faire des électrochocs au poète.

"Refusé" : ce terme est nouveau. Il n'était jamais apparu. Qu'en est-il ? Rien de tel ne figure dans le dossier médical d'Artaud. Bien au contraire.

En juin 1942, la mère d'Artaud demande aux médecins de Ville-Évrard que l'on fasse bénéficier son fils de ce nouveau traitement à l'électricité qui se pratique alors dans le service du Dr Rondepierre.

Le 1er juillet, réponse du Dr Menuau : "Les examens nécessaires vont être pratiqués et si les résultats sont favorables votre malade sera soumis au traitement par électrochoc dès que les séances auront repris". Le dossier médical, que j'avais pu consulter, est ensuite muet sur ce point.

C'est dans la thèse d'un médecin, Le Docteur Le Gallais (thèse soutenue en 1953 sous la présidence de Jean Delay), que l'on trouve la réponse, avec d'importants extraits de ce dossier médical d'Artaud qui fut, au fil des ans, fortement "écrémé" :

- "juillet 1942 (Dr Menuau à sa mère) pour lui annoncer une tentative de traitements par électrochocs. N'ont pas modifié l'état du malade."

Le Dr Le Gallais est alors interne à Ville-Évrard. Il a eu accès au dossier médical d'Artaud et remercie les médecins qui lui ont procuré "des documents" (Jean Delay, Chanès, Ferdière [lequel ne lui a rien communiqué du dossier de Rodez !], Guiraud, etc). Tout ce qu'il en rapporte est très complet et contient beaucoup d'informations qui corroborent la véracité de l'étude du médecin.

Autre document : le Docteur Le Gallais a lui-même "annoté" la "Lettre [d'Artaud] au Ministre d'Irlande" faisant alors partie du dossier médical d'Artaud, transformant (secret professionnel oblige) le nom de Nalpas en "Salpan". La transcription du Quarto (p. 868) est, sur ce point, une joyeuseté, qui confond l'écriture du médecin et celle d'Artaud.

De tout cela il ressort qu'Artaud a eu des électrochocs à Ville-Évrard,

Gilbert Léon, qui fut plus tard infirmier à Ville-Évrard, précisera que, parmi les malades alors soumis au "choc", la plupart appartenaient à la section des "indigents" (ceux qui ne payaient pas de pension), celle-là même où se trouvait Artaud : "Plus de la moitié des malades le subiront, et parfois en grande quantité : cent, cent vingt et même cent cinquante électrochocs." (C'était Antonin Artaud, p. 735.). Ce qui est, pour chaque malade, tout à fait considérable, Jean Delay lui-même (qui a cependant beaucoup pratiqué l'électrochoc) avait finalement recommandé de ne pas dépasser les 30 électrochocs par malade.

Alors, pourquoi le Docteur Gassiot passe-t-il sous silence ces documents ? Les ignore-t-il ? Je les ai pourtant rendus publics. Souhaite-t-il "ménager" la famille d'Artaud, présente dans la salle ? Que devient dans tout cela la simple vérité historique ?

Pour plus de détails sur la question, voir :

F. de Mèredieu, C'était Antonin Artaud, pp. 735 et 746-747.
F. de Mèredieu, L'Affaire Artaud, p. 333-336.

FEUILLETON (6) : à suivre.

mercredi 17 février 2010

AFFAIRE ARTAUD : "L'HOMME ET SA DOULEUR", MACCARTHISME PAS MORT.

Les exclusions et processus de déni, tels qu'ils sont décrits dans l'article récent de Philippe Cohen ("L'Affaire Artaud ou le maccarthisme littéraire", Marianne2) et que je rencontre depuis trente ans, n'ont pas disparu. Ces processus se transforment au cours du temps. Ils connaissent à l'heure actuelle un regain dans la vigueur et l'alacrité, d'autres instances et d'autres individus ayant aujourd'hui pris le relais.

En témoigne ce qui aurait pu n'être qu'un innocent colloque : cette réunion, à la Fondation Singer-Polignac, des représentants des actuels Corps constitués de l'Affaire Artaud : la famille, les psychiatres, les éditions Gallimard…

Avant même que la séance n'ait eu lieu, il m'avait été finalement "signifié" que je n'avais pas à y figurer. On comprend bien que mon nom n'ait pu à aucun prix être prononcé. Et alors même que divers intervenants ne se gênaient pas (et aurait-ils pu faire autrement ?) pour utiliser mes travaux en long, en large, en travers. Et de A à Z.

Que j'aie pu assister à la séance, du fond de la salle et "incognito", cela relève du miracle.

Il est dommage sur ce point que n'ait pas été retransmise sur Internet la Table Ronde finale. Mr Malausséna y évoque l'affaire Artaud, en précisant qu'il a pu reconstituer l'Affaire "heure par heure".

Diable ! Ce n'est pas encore, seconde par seconde, mais il faut bien remarquer que mon insistance à décrire par le menu les détails de l'Affaire avait bien été perçue par quelques critiques comme relevant d'un regard "chirurgical" et "clinique". Le neveu d'Artaud souhaite-t-il ici faire quelque surenchère ?

Monsieur Malausséna ne semble pas avoir compris que deux ouvrages volumineux et conséquents sont parus aux Éditions Fayard, une biographie, C'était Antonin Artaud, en 2006, et une somme sur L'Affaire Artaud, en 2009. Gommer d'un coup de plumeau ou de baguette magique quelque 2000 pages de recherches, de références et d'histoire, c'est une gageure impossible à tenir…

Et cela finit par se voir comme plusieurs nez au centre d'une même figure !

FEUILLETON (5) : à suivre.

"L'HOMME ET SA DOULEUR". ÉVELYNE GROSSMAN, "PSYCHIATRE" DE L'ŒUVRE D'ARTAUD.

Une des fonctions principales d'Évelyne Grossman, fonctions qui lui sont doublement dévolues et par son éditeur Gallimard et par la famille d'Artaud, c'est de gommer et de faire oublier toute l'histoire antérieure de l'édition des œuvres d'Artaud. Et de jeter avec l'eau du bain, l'ensemble des recherches (et des individus) qui ont œuvré pendant bien des décennies sur l'œuvre. Difficile à ce niveau de tout gommer, surtout quand on est une "spécialiste" de très fraîche date.

Ces recherches antérieures, elles ne se gênent pas pour réapparaître à tous les tournants de l'interprétation "nouvelle" qu'une certaine poudre de perlin-pinpin (répandue avec grande générosité par les médias et les institutions soutenant la très béatifique maison Gallimard) voudrait nous faire accroître.

Écoutant (pas très religieusement) la conférence de Mme Grossman à la Fondation Singer-Polignac, "Antonin Artaud : entre littérature et psychanalyse", j'ai redécouvert au détour des phrases de ma si peu consensuelle collègue ces analyses plutôt fouillées que j'effectuais en 1996 dans mon ouvrage, Sur l'électrochoc, le Cas Antonin Artaud.

Toutes ces pages qui traitent de la relation entre littérature et psychiatrie, et où je traitais abondamment des Cahiers de Rodez, de l'automatisme, de l'homme-machine, de la cybernétique, des neurones et des synapses, de l'électricité cérébrale, des glossolalies, de ce "laboratoire de la langue" que constituent les fameux cahiers, etc.

Bien des passages de l'ouvrage seraient à citer. Signalons les pages 88 à 93, le chapitre consacré à Georges Bataille, et la plus grande part de la deuxième partie de l'ouvrage (pp. 129-204) où se trouve posée la question de la "liaison et de la déliaison des énergies" dans les Cahiers de Rodez. Je considère cette centaine de pages comme le plus significatif de tout ce que j'ai écrit sur le poète.

Mon point de vue et celui de Mme Grossman diffèrent par contre TOTALEMENT au niveau de leurs conclusions. Je n'ai, en effet, pas bien saisi comment, ET PAR QUI, allait être effectué le tri de ce qui, dans les cahiers d'Artaud, relève de la santé littéraire ou de la folie (qui ne serait plus "littéraire"). Mme Grossman va-t-elle se transformer en "psychiatre" de l'œuvre d'Artaud ? Le clivage ici opéré entre un "Artaud fou" et un "Artaud sain" et miraculeusement sauvé par les traitements psychiatriques, cela relève pour moi de la plus "électrique" et de la plus ridicule fadaise.

Quant aux "neurosciences", dont j'avais bien noté, en 1996, leur interférence avec la question du traitement à l'électrochoc, je les considère avec circonspection. Je n'ai effectivement pas oublié les critiques radicales que Bergson fit en son temps de la théorie des localisations cérébrales. Cette question ne semble pas effleurer Mme Grossman. Mais il est vrai qu'elle n'est pas philosophe de formation.

Le sommaire détaillé de Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud, figure sur mon blog.

J'aurais l'occasion de revenir sur tout cela.

FEUILLETON (4) : à suivre.

lundi 15 février 2010

ARTAUD À L'ACADÉMIE. L'ASSEMBLÉE DES PERROQUETS.

14 h : ouverture du Colloque de la Fondation Singer-Polignac par Henri Lôo* et Jean-Pierre Olié*, psychiatres à Sainte-Anne* et (ce n'est pas précisé) spécialistes de l'électro-convulsivothérapie. Antonin Artaud, rappelons-le, fut interné à Sainte-Anne.

14 h 30. Première communication, concernant les "itinéraires psychopathologiques d'Artaud", co-assurée par ceux qui se présentent comme des "duettistes" : André Gassiot, psychiatre à Rodez (lieu où fut interné Artaud et où il subit 58 électrochocs) et le Dr Raffaitin, psychiatre.

On parcourt à vive allure les grandes lignes de la biographie d'Artaud : les parents, l'enfance, le collège, les premiers troubles mentaux, les maisons de cure, le théâtre, le cinéma, les femmes et la sexualité, les voyages au Mexique et en Irlande, etc, etc.

Je connais bien la question : c'est là le sommaire [et le contenu même] de mon livre, C'était Antonin Artaud. Mes livres alimentent, sustentent, fournissent la substantifique moelle des débats dont on m'exclut. Bien évidemment, c'est un comble !

Peu d'éléments de la communication de ce jour concernent à proprement parler la dimension "psychopathologique" de la vie d'Artaud. Plus fort de café : nos duettistes ne citent aucune des sources qui constituent le fond de leurs communications. J'en reconnais pourtant au passage la formulation spécifique et pourrais, à chaque fois, expliquer de quel livre (et de quelle page) cela provient. Le Dr Gassiot ajoute parfois de légers, très légers commentaires. Ponctués de gentilles erreurs. — On serait à l'Université et si nos duettistes étaient évalués, ce serait un zéro pointé.

Le temps s'écoule et (ô miracle) dès que l'on aborde la question sérieuse (et pourtant annoncée) : celle de l'asile, de l'internement et des traitements, là où les psychiatres auraient peut-être quelque information inédite à nous fournir, on passe à autre chose. Du parcours asilaire d'Artaud. bien peu sera énoncé. Les dossiers médicaux de Sainte-Anne et de Rodez resteront, comme à l'accoutumée, "forclos". Tabous. On n'aura entendu que du connu, du déjà dit, déjà écrit.

D'où l'impression d'avoir affaire (et c'est plutôt comique) à deux psychiatres atteints de psittacisme et qui, tels deux perroquets, répètent une leçon déjà écrite ailleurs.

Allez ! Si vous voulez savoir réellement ce qu'il en fut du parcours psychiatrique et psychopathologique d'Artaud, il vaut mieux lire ces ouvrages-là qui ont abondamment traité de la question.

FEUILLETON (3) : à suivre.

* Informations glanées avant le colloque : contrairement à ce qui s'est passé dans d'autres hôpitaux à la suite du développement massif des antidépresseurs, l'application d'électrochocs a toujours été maintenue à Sainte-Anne. Le professeur Henri Lôo est connu pour avoir développé ce que l'on nomme l'électrochoc de consolidation. Le Docteur Olié a consacré plusieurs ouvrages ou communications à l'électroconvulsivothérapie.

Antonin Artaud. Biographies de référence :
-Jean-Louis Brau, Antonin Artaud, La Table Ronde, 1971.
- Thomas Maeder, Antonin Artaud, Plon, 1978.
- Florence de Mèredieu, C'était Antonin Artaud, Fayard, 2006.

Sur Artaud, l'asile et la psychiatrie :
- Florence de Mèredieu, Sur l'électrochoc, le Cas Antonin Artaud, Blusson, 1996
- André Roumieux et Laurent Danchin, Artaud et l'Asile, Séguier, 1996.
- Sylvère Lotringer, Fous d'Artaud, Sens & Tonka, 2003.
- Florence de Mèredieu, "Nos amis les psychiatres", in L'Affaire Artaud, Fayard, 2009.

ANTONIN ARTAUD. "L'HOMME ET SA DOULEUR". COLLOQUE. FONDATION SINGER-POLIGNAC.

"L'homme et sa douleur", titre d'un dessin d'Artaud, donné par ce dernier au Dr Latrémolière à l'asile de Rodez. Ce que rappelle le Dr Gassiot, en ajoutant : "pour le remercier de ses électrochocs", mais en ne mentionnant pas le fait que ce commentaire fut ajouté par Artaud, postérieurement, lors de son retour à Paris, commentaire ironique, précise Paule Thévenin (Œuvres complètes, XIV-1-258).

Question centrale de ce colloque : la douleur, celle d'Artaud, celle des malades mentaux. Avec cette idée-force selon laquelle la psychiatrie (et ses traitements) vise à soulager le malade, à le guérir de sa souffrance.

On voit l'importance de la question. La réponse sera-t-elle à la hauteur ?

Sans aller jusqu'à rappeler ce que furent les conditions d'internement d'Artaud en pleine guerre, il faudrait se souvenir (et c'est moi qui parle) que la GRANDE DOULEUR d'Artaud, beaucoup plus que le délire (qui comporte aussi des aspects jouissifs) ce fut précisément LA PSYCHIATRIE.

Ce qu'il aurait fallu donc, c'est guérir Artaud de la psychiatrie. Et là, évidemment (on l'aura compris) on est, au cœur de ce colloque, bien loin du compte.

Je mentionnerai ce qu'Artaud écrivait au Dr Ferdière le 2 avril 1944, en espérant ainsi échapper à une nouvelle série d'électrochocs : "Le dernier service que j'attends de vous est de me comprendre (…) en évitant aussi de m'affoler par la perspective de traitements suppliciants qui sont tout ce que le mal attend pour achever de se jeter sur moi. Car j'ai remonté la pente une fois après trois mois d'angoisse, de délire, de confusion, d'oubli. Je ne la remonterai pas une autre fois parce que mon âme en a assez d'être maltraitée et martyrisée."

L'intervention de Jacob Rogozinski (Parlement des philosophes) portera sur cette question de la douleur. Chez Artaud, explique-t-il, la problématique de la douleur serait centrale ; le poète pourrait revendiquer l'adage suivant (proche du cogito cartésien) : "Je souffre donc je suis".

On comprend dans cette perspective (et c'est moi qui m'exprime) que vouloir extirper cette "douleur" en utilisant la technique du "choc" (décrite par les psychiatres eux-mêmes comme une technique d'"altération mentale"), cela conduise à supprimer pour Artaud tout sentiment et toute sensation d'existence.

Les psychiatres participants au débat n'ont pas eu l'air de comprendre que les implications des propos de Rogozinski allaient à l'encontre de ce qu'ils défendaient, à savoir que la psychiatrie avait amélioré Artaud. Rogozinski s'est-il rendu compte qu'il divergeait de ses "confrères" ? Je me permets en tout cas de le lui signaler.

FEUILLETON (2) : à suivre.

ARTAUD À L'ACADÉMIE. UN ARTAUD CHIC ET "CHOC". UN DÉBAT BIEN CADRÉ.

Vendredi 12 février 2010, Colloque "L'homme et sa douleur". Fondation Singer-Polignac, Paris.

Examen du cas Antonin Artaud. En présence de ces messieurs les Académiciens (Académie des Sciences, Académie de médecine), de la famille (le neveu d'Antonin Artaud soi-même), de l'institution littéraire (représentée par Mme Grossman), de représentants du monde de la psychiatrie et d'un représentant du Parlement des Philosophes. On est, on le voit, dans le ronflant et l'institutionnel.

Claude Lévi-Strauss, académicien de son état, expliquait que la simple réunion d'un nombre réduit d'individus ouvrait la voie à une infinité d'analyses concernant les relations et les réseaux tissés entre ces mêmes individus.

Ce sont ces réseaux, ces relations et l'ensemble des enjeux sis en arrière-plan qui me sont apparus tout au long de cette après-midi de colloque et que je souhaite faire partager à la communauté des internautes.

La "puissance" invitante, tout d'abord, quelle est-elle ? La simple lecture du carton d'invitation en dit déjà beaucoup.

La séance est placée sous la haute autorité de "l'Académie française", et donc de l'État. Ceux qui invitent, ce sont les psychiatres, le corps "constitué" des psychiatres, invités à se pencher sur le cas étrange de cet autre corps "sans organes" cette fois-ci, du sieur Antonin Artaud.

Un autre feuillet du "carton" informe que la séance se déroulera "avec la participation de Monsieur Serge Malausséna, neveu d'Antonin Artaud", lequel est donc — juridiquement parlant — "ayant droit d'Antonin Artaud", habilité par la loi à parler comme il le fera en toute fin de séance (ce sont les psychiatres qui inaugureront le bal), "au nom de son oncle".

Ce colloque est donc on ne peut plus CADRÉ, NORMÉ ET BALISÉ. Les échanges, on le comprend, sont par avance positionnés sur des rails favorables aux différentes instances, Académie, Collège des psychiatres, Représentants familiaux, Représentants de l'éditeur "historique" d'Artaud, la puissante Maison Gallimard.

Ce carton d'invitation, je ne l'ai pas reçu. Et pour cause : "spécialiste" d'Artaud [sic] je "dérange" ! Et comprends bien que j'ai été (comme à l'ordinaire) soigneusement tenue à l'écart de ce débat, que mes ouvrages alimentent et où j'aurai tant de choses à dire. Monsieur Malausséna, que je croiserai au cours d'une "interruption" de la séance, se montrera d'ailleurs très surpris, voire "choqué" par ma présence…

FEUILLETON (1) : à suivre.

Lien vers la Fondation Singer-Polignac

vendredi 12 février 2010

SUR L'ÉLECTROCHOC, LE CAS ANTONIN ARTAUD. Réponse à JEAN-MICHEL BOLZINGER.

Le "compte-rendu" fait sur mon ouvrage en 2004 par Jean-Michel Bolzinger me passe à nouveau sous les yeux. Longtemps j'ai jugé inutile de répondre à tant d'approximations. Aujourd'hui, face à l'accumulation des erreurs et des approximations "factuelles" entourant l'œuvre et la vie d'Antonin Artaud, sans doute est-il salutaire d'apporter quelques précisions.

UN COMPTE -RENDU ?
L'article de Jean-Michel Bolzinger se présente sous la forme d'un compte-rendu. Bizarrement, les trois quarts des citations et références ne se trouvent pas dans mon livre et ne le concernent pas. La simple lecture de la table des matières de mon livre (voir sur mon blog) montre que celui-ci n'est pas pris en compte.
Ce livre se compose de deux parties :
Une histoire, tout d'abord, de la naissance de l'électrochoc en France. Le livre s'appuie strictement sur des FAITS, des DOCUMENTS ECRITS et (qui plus est) sur les discours des médecins eux-mêmes (ANNALES DE MEDECINE, OBSERVATIONS MEDICALES, OUVRAGES THÉORIQUES d'Ugo Cerletti, Rondepierre, Jean Delay, Peter Breggin, etc.). Il m'est difficile de dire (et citer) autre chose que ce que disent les médecins eux-mêmes. Alors ??? Je m'interroge. S'agit-il de la part de mes lecteurs du corps médical d'un déni ?

LES FAITS. LES CONTRADICTIONS DE FERDIÈRE.
Il ne sert à rien de m'opposer une interview de Ferdière évoquant les "8 électrochocs" administrés au poète, alors que le dossier médical de cette époque, conservé par Ferdière, fait bien état (documents à l'appui) de 58 électrochocs. Ce dont atteste l'ouvrage de Danchin et Roumieux, Artaud et l'Asile, publié six mois après mon livre. Ce qui compte ce sont les faits, les documents. Et non les bavardages et souvenirs lointains, très lointains, des uns et des autres.
Tout ce à quoi vous arrivez, c'est à montrer que les souvenirs de Ferdière étaient pour le moins lacunaires.

Je ne fais aucune "peinture", "cruelle" ou autre, de Ferdière. S'il y a "peinture", celle-ci s'esquisse d'elle-même au travers des faits, des documents, des discours et commentaires des psychiatres de l'époque. Je n'ai pas inventé la lobotomie pratiquée par Ferdière, pas plus que la vive critique émise par ses confrères. Cela figure noir sur blanc dans les Annales de médecine. Etc. Etc.
Toutes les critiques que vous m'adressez sont donc hors-jeu. Et pourraient témoigner de ce refus et ce déni d'un corps médical qui ne semble pas vouloir se rappeler son histoire.

LE DISCOURS D'ARTAUD
La deuxième partie du livre concerne le discours d'Artaud. Ses réactions à l'électrochoc. Il s'agit alors de rendre compte des textes mêmes et du discours d'Artaud. On ne peut leur faire dire le contraire de ce qu'ils disent.

UNE POLITIQUE DE LA SANTÉ MENTALE.
Vous me reprochez cette phrase :
"L'institution psychiatrique, relayée par les autres institutions — familiales, politiques et policières — gère désormais ce qu'il est convenue d'appeler la santé mentale".
Je rappellerai qu'Artaud a été arrêté à Dublin par la police irlandaise et renvoyé contre son gré sur le sol français où il a été interné d'office. Il passera dès lors 9 années dans les hôpitaux psychiatriques, et connaîtra la famine des années de guerre. C'est, par ailleurs, à la demande de sa mère que lui sera administré un premier électrochoc à Ville-Evrard (voir le dossier médical d'Artaud dont fait état une thèse, celle du Dr Le Gallais).
Il me semble donc que les 3 adjectifs employés — "familiale, politique [il y a à chaque époque une politique de la "santé mentale"] —, policière" correspondent ici à des faits. Précis. Têtus.
Et aujourd'hui ? Le problème a-t-il changé ? Je ne vois personne pouvoir le prétendre. — Là encore vous devriez relire les implacables analyses de Michel Foucault, en particulier Le pouvoir psychiatrique.

UN CURSUS. Étant, selon vous, "historienne d'art", on saisit à vous lire que je ne peux rien comprendre à la médecine.
Quelle est donc ma formation ? J'ai fait des études de philosophie, à une époque où le cursus était très complet et résolument pluridisciplinaire : psychologie, psychanalyse, psychologie expérimentale, histoire des sciences et (pour couronner le tout) un cours de sémiologie des maladies mentales (assuré alors par le Dr Thérèse Lempérière) avec présentations de malades à Sainte Anne.
Cet intérêt pour la médecine s'est perpétué avec la rédaction d'un mémoire de DEA sur "Le vivant chez Aristote et Descartes", qui s'inscrit au cœur des relations de la philosophie et de l'histoire médicale.
Mes recherches se sont ensuite poursuivies sur les relations de l'art et de la folie et, plus généralement, sur l'art moderne et contemporain. J'ai fait à l'Université des cours sur la psychanalyse, sur Michel Foucault, l'Histoire de la folie, etc. J'ai ensuite enseigné à la Sorbonne non pas l'histoire de l'art, mais la philosophie de l'art et l'esthétique. Je passe sur mes recherches sur Artaud qui se sont, à ce jour, concrétisées par sept ouvrages. — Vos informations sur mon "cursus" sont donc fausses et bien lacunaires.
Faut-il, par ailleurs, abandonner l'histoire de la médecine aux seuls médecins ? Michel Foucault ne le pensait pas. Et je suis strictement du même avis.

Ce livre, Sur l'électrochoc, le Cas Antonin Artaud a été écrit entre 1994 et 1996, durant deux années passées au CNRS. L'essentiel de la littérature psychiatrique française concernant l'électrochoc, à l'époque où Artaud l'a subi, a été par moi systématiquement étudiée et passée au crible. Mais c'est peut-être cela qui irrite : le fait que ce livre (précisément référencé et documenté) traite des faits et des écrits du corps médical lui-même.

* Une émission de radio (Gérard Gromer, Le Gai savoir) eut lieu sur France Culture à la sortie de Sur l'électrochoc le Cas Antonin Artaud. Elle peut sans doute se réécouter.

ANTONIN ARTAUD, WIKIPEDIA ET LA PSYCHIATRIE : D'ÉNORMES CONTRE-VÉRITÉS.

"Le 22 février 1939, Artaud est transféré à l'Hôpital de Ville-Évrard. (…) Dans cet établissement, deux médecins italiens, Ugo Cerletti et Lucino Bini, veulent expérimenter un nouveau traitement. Le premier ayant constaté dans les abattoirs de Rome que les chocs électriques ne tuent pas les animaux mais les assomment, il passe de l'expérimentation sur les animaux aux êtres humains, encouragé dans cette entreprise par les nazis qui interdisent l'usage de l'insuline pour les malades mentaux. Artaud jugé trop faible ou considéré comme incurable ne reçoit aucun traitement." (WIKIPEDIA, en date du 14 janvier 2010)

Ce paragraphe n'est qu'un tissu d'erreurs. Ugo Cerletti et Lucio (sic) Bini, les deux médecins italiens, qui ont mis au point la technique de l'électrochoc en 1938 et 1939, n'ont JAMAIS officié à Ville-Évrard. Ils ont travaillé en Italie, pas en France.

À Ville-Évrard, le Docteur Rondepierre est un des pionniers des recherches sur l'électrochoc. Il effectue d'abord des expérimentations sur les animaux [de la ferme de l'asile] et passe ensuite à l'application sur les humains. Il n'est pas "encouragé par les nazis", ceux-ci n'ayant eu (comme l'on sait…) aucune visée "thérapeutique" concernant la maladie mentale.

La thèse de médecine du Dr Le Gallais (ce médecin a eu entre ses mains le dossier médical d'Artaud) atteste que c'est à Ville-Évrard, dans le service du Dr Rondepierre qu'Artaud, quoique particulièrement faible (en raison de la malnutrition chronique des internés), a subi son ou ses premiers électrochocs, à l'été ou l'automne 1942.

À Rodez, il subira ensuite 58 électrochocs. Artaud a-t-il eu dans les asiles d'autres traitements convulsivants (cardiazol et insuline) ? On ne sait. Le dossier médical d'Artaud demeure encore secret et recèle sans doute bien d'autres informations.

L'interdiction faite par les allemands de l'usage de l'insuline et du cardiaziol pour les malades mentaux n'est que l'un des facteurs déclenchant du développement massif de la technique de l'électrochoc dans la France occupée. Ce ne sont pas les "nazis" qui appliquent cette technique controversée à Antonin Artaud et aux centaines de milliers de personnes dans le monde qui auront alors à connaître ce traitement. La puissance occupante n'est pas intervenue en France, entre 1939 et 1945, pour que ce traitement soit appliqué dans les hôpitaux psychiatriques.

Ce sont les médecins français qui ont alors pratiqué à grande échelle et très largement répandu cette thérapeutique, controversée par nombre de médecins et par ceux-là mêmes qui en firent un grand usage (tels Ugo Cerletti, Jean Delay ou, plus récemment, Peter Breggin).

Il ne faudrait pas que ce qui est vraisemblablement, dans cet article de Wikipedia, de l'ordre de "l'erreur" (d'où diable provient-elle ?) et de la plus grossière confusion se transforme en "manipulation" de l'histoire.

J'espère que WIKIPEDIA m'entendra et effectuera les modifications indispensables.

Sources à consulter :
- "Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud, Blusson, 1996.
- "C'était Antonin Artaud", Fayard, 2006.
- "Nos amis les psychiatres", in L'Affaire Artaud, Fayard, 2009.

ANTONIN ARTAUD, WIKIPEDIA ET LES FRÈRES MARISTES.

Contrairement à ce qu'affirme WIKIPEDIA, Antonin Artaud n'a jamais été chez les "pères maristes". L'école du Sacré-Cœur de Marseille était en fait administrée par des prêtres détachés par le diocèse.

Cette erreur provient à l'origine de l'ouvrage de Thomas Maeder (dont il faut par ailleurs louer le travail de défricheur, Thomas Maeder, Antonin Artaud, Plon, 1978) ; elle a été reprise sans vérifications par le Découvertes Gallimard et tend depuis à perdurer. Ce en dépit de la correction apportée en 2006 par la biographie parue chez Fayard (C'était Antonin Artaud).

Je raconte d'ailleurs dans L'Affaire Artaud ce que furent à la sortie de cette biographie ma stupeur et mon hilarité. Certains journalistes, ayant préféré la lecture de l'opuscule de cent et quelques pages (le petit Découvertes) à la grosse biographie de plus de 1000 pages (de Fayard), commettaient en m'interviewant quelques "bévues" indicatrices de leurs sources…

Mes sources, justement, quelles sont-elles ? — J'ai tout bonnement enquêté sur place et fait des recherches à Marseille et à la fameuse école du Sacré-Cœur.
On s'en fout, me direz-vous… C'est un détail sans importance ! Peut-être. Sans doute. Mais, une fois de plus, cela montre que WIKIPEDIA se monte bien léger sur ses "sources".

lundi 8 février 2010

LES ROBES PASSIONNELLES ET DÉJANTÉES DES CHORÉGRAPHIES DE PINA BAUSCH

Pina Bausch © DR

Le sacre du printemps (1975), Les Œillets (1982), Walzer (1992), Bandonéon (2007), Sweet Mambo (2008) : d'une chorégraphie à l'autre, les robes des spectacles de Pina Bausch virevoltent, tanguent et s'ouvrent comme autant de fleurs vénéneuses. Sur des dessous chair. Ces robes ne sont pas fermées. Elles godent, glissent, laissent le dos plus nu que nu, déshabillé ou décousu.

Le vêtement s'affranchit des différences sexuelles. Les hommes aussi, dans les chorégraphies de Pina, portent des robes qui s'épanouissent en corolles. Et exhibent des dos nus, des décolletés, des épaulettes instables… Le danseur est la ballerine de ce nouveau ballet, de ce monde où la grâce, le féminin même, ne sont plus l'apanage d'un seul sexe.

Dans Les Œillets, Dominique Mercy est ce ludion, cette ballerine qui fait pour le spectateur la démonstration de quelques figures du ballet classique. Doublée d'une seconde robe, qui est du rose même des œillets qui parsèment la scène, sa robe ou sa peau de satin noir virevolte de manière gracieuse et comique, révélant ses dessous masculins.

La robe devient l'objet transitionnel du rapport entre les sexes. Rapport violent. Sensuel. Charnel. À la toute fin de Barbe bleue (1977), le tyran habille sa femme-poupée, la recouvrant d'une superposition de robes. Aucun détail n'est épargné de ce qui fait figure de rituel. Compulsif. Obsessionnel. Chaque robe est enfilée par-dessus les autres. Enfiler le vêtement devient de plus en plus difficile. Le corps s'engonce et se raidit.

Ces robes s'apparentent le plus souvent à des dessous. Légers, fluides, épousant soigneusement la courbe des corps. Ils sont bien plus qu'une seconde peau, mais déjà quelque chose de la chair qu'ils recouvrent et en laquelle ils se fondent.

Les tissus sont souples, soyeux. Plus souple et plus soyeux que les plus sensuelles des peaux. On songe à ce qui se nomme de la "peau d'ange" : ce crêpe de satin qui m'émerveilla, enfant, lorsque je le découvris pour la première fois.

Mat sur l'envers et doux à la façon d'un vélin, souple et brillant sur sa face, ce tissu bouge et ondoie à la façon d'une "eau", se caresse comme on le ferait d'une peau…

Lien video : Pina Bausch, Les Œillets.

LISETTE MODEL (1901-1983).
PLUS GAIE QU'UN SUMO.

Coney Island Bather, New York, 1939-1941
© The Lisette Model Foundation, Inc (1983).
Used by permission Jeu de Paume.

Dans les rues de Paris, sur la "Promenade des Anglais" à Nice, dans les cabarets interlopes ou la rue new-yorkaise, Lisette Model porte un regard acéré sur la société de son temps. Son objectif épingle des attitudes, des visages, des accoutrements. Comme le seraient des papillons aux ailes un brin défraîchies.

Ses premiers clichés abondent en personnages ou "corps" impressionnants. Par leurs rondeurs. Leur masse.

Cette baigneuse de Coney Island (plage populaire de New York), nous la voyons ramassée et pétrie dans ses courbes. Heureuse. Campée tel un sumo sur ses deux jambes. Prête à accueillir le personnage ou l'enfant qui lui fait face.

Puissance. Opulence et confort de la chair. Souplesse de l'attitude. Et surtout : la gaieté, cette irrépressible gaieté…

— En arrière-plan : la vague, l'océan.

Exposition au Jeu de Paume. Paris. 9 février-6 juin 2010.

jeudi 4 février 2010

BOLTANSKI : "PERSONNES". LA DÉPOUILLE ET LA FRIPE.

Christian Boltanski,"PERSONNES". Photographie ©FDM

L'étonnant monde de la "fripe". Du vêtement usagé, délaissé, déjà porté. Vêtement qui possède une histoire, une usure.

Cet après-midi, après la visite de "Personnes", l'exposition de Boltanski, j'ai voulu retourner aux "Puces" de Montreuil, dans ce marché où le lundi pullule la fripe. Royale, dérisoire ou innommable. Chiffons ou reliques qui abritèrent un temps d'autres chairs, d'autres corps, et où nous cherchons quelque vêture originale, passée de mode et déconstruite.

J'ai toujours été friande de ces marchés aux "Puces" et les ai fréquentés en bien des lieux sur le pourtour de la planète. À New York où l'on trouve d'élégants résidus des années 1930 et quelques "kitcheries" des années 1970. Au Japon où s'entassent les tas de kimonos usagés : soyeux, somptueux. À Pékin sur ces marchés où tout est toujours faux. Mais parfois si bien patiné.

La fripe de Montreuil est plus hasardeuse. C'est que la fripe est un monde complexe. Le vêtement semble indéfiniment recyclable et, à côté de la fripe avantageuse et "vintage", il est d'autres tas plus informes. Sur le pourtour du périphérique de la Porte de Montreuil et dans les allées adjacentes du marché, ce que l'on découvre c'est le "lumpen prolétariat" de la fripe : le chiffon devenu innommable, sali, mêlé aux détritus de toutes sortes.

Au sein de ces "ordures", il est pourtant, si l'on y regarde bien, de "beaux restes" et, parfois, une perle. Tant est hasardeux le cheminement qui mène du produit de consommation (courante ou bien de luxe) à l'improbable dépouille ou défroque.

L'installation de Boltanski sent la fripe. Elle est constituée de ces vêtements portés, usés, rapiécés, puis abandonnés. Elle relate des histoires qu'on ignore. — "Personnes" : l'œuvre porte bien son nom. Les vivants et les morts se sont absentés de toutes ces peaux, ces défroques, ces chiffons.

Nous suivons la trace de ces fantômes, nous habillons de leurs défroques, habitons peut-être leurs vies passées…

BOLTANSKI : LE FROID, LA PELURE ET LA PEAU

Christian Boltanski,"PERSONNES". Photographie ©FDM

"bientôt des peaux comme chiffons usagés pendent
au bout de mains contre des poitrines
piétinant de la matière cérébrale écrasée
reins enveloppés de tissus brûlés
défilent des corps nus qui marchent en foule et pleurent"

(Tôge Sankichi, Poèmes de la bombe atomique, le 6 août 1945)

Lundi, 1er février 2010. Il fait froid dans la nef du Grand Palais. Boltanski l'a "voulu ainsi". Les vêtements amoncelés — manteaux, lainages, cache-col : tout cela ne nous réchauffera pas. Ils nous donnent plus froid encore, nous font frissonner à l'évocation, au souvenir (mais ce mot est ici impossible à prononcer) de ces histoires de vêtements abandonnés, de corps dénudés, de vivants anéantis.

Évoquer Hiroshima, les corps brûlés, "dessiccés", les matières désintégrées, est-ce pensable face à ces pelures et défroques évoquant crûment la réalité de la Shoah. En deux endroits du monde, à très peu de "temps" d'intervalle, deux opérations innommables se font écho.

Dans les deux cas, il est question de corps, de peaux, de la sensibilité vive de tous ceux qui portèrent ces défroques, ces haillons, ces lambeaux ou ces vêtements qui aujourd'hui encore peuvent "tenir" et se supporter ou ne plus exister que "désintégrés".

On comprend alors cette froidure qui nous habite. Au détour de ces allées, de ces chiffons où se meuvent et se glissent non pas "des" personnes, mais précisément "Personnes".